ANEM ! ÒC ! - 2008




A Monsieur le Président de la République

Par la présente nous vous adressons un texte cosigné par différentes fédérations et associations oeuvrant en faveur des langues régionales de France. C’est à notre connaissance la première fois que ces acteurs se réunissent au sein d’une plate-forme autour de revendications communes. À vrai dire, un tel regroupement est tout à fait naturel si l’on considère que nous avons tous la même préoccupation : la survie et le développement de la pratique de nos langues.
Comme nous le précisons dans le texte, cette survie des langues régionales de France passe nécessairement par la mise en place de politiques linguistiques volontaristes et l’adoption d’un dispositif législatif spécifique.

Le débat annoncé par le premier ministre à l’Assemblée Nationale le 7 mai prochain sur la question des langues de France, doit être  selon nous la première étape d’un processus qui mènera a l’adoption de mesures législatives en faveur de nos langues.
Nous expliquons dans notre texte commun ce que sont nos demandes. Elles sont celles d’associations qui travaillent depuis des années dans ce domaine. Nous n’avons pas peur de dire que nous sommes des experts en ce domaine.

Dans une lettre adressée au Bureau Européen des Langues les Moins Répandues, en avril 2007, vous aviez souligné monsieur le président la nécessité de « sécuriser une fois pour toutes la situation des langues régionales de France » et proposiez de réfléchir à l’adoption « d’un texte de loi posant la reconnaissance juridique des langues régionales de France » qui selon vous est « beaucoup plus raisonnable et surtout plus efficace » que la ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires. Enfin, toujours dans cette lettre, vous précisiez que vous n’étiez pas de ceux (des candidats) qui en période électorale « promettent tout et n’importe quoi aux locuteurs des langues régionales », que vous ne faisiez pas de « promesses qui sont sans lendemain ».

Après le débat du 7 mai à l’Assemblée Nationale, il faudra en tirer des conclusions afin qu’il ne soit pas sans lendemain. Le dispositif législatif que nous souhaitons est tout à fait réalisable. Il pemettrait à la France d’être ainsi en accord total avec ses engagements internationaux. L’UNESCO a déclaré l’année 2008 « Année Internationale des Langues » et la France prendra la présidence de l’Union Européenne au mois de juin prochain. Il nous semble plus que jamais opportun de prendre des mesures en faveur des langues régionales présentes sur le territoire français, à l’instar de ce qu’ont déjà fait la quasi totalité des autres états membres de l’Union Européenne vis-à-vis des langues minoritaires présentes sur leurs territoires respectifs. 

Espérant recevoir rapidement des réponses concrètes à nos questions nous vous prions, Monsieur le président, de bien vouloir recevoir l’expression de notre considération.

Adressée par : Anem Òc ! ( Occitan), Conseil Culturel de Bretagne (Breton)  Culture et Bilinguisme  d'Alsace et de Moselle (alsacien), Euskal Konfederazioa (Basque), La Federació (Catalan) Lofis , Tikouti, Association des Enseignants Certifiés de Créole (Créole de la Réunion), Parlemu Corsu  (Corse)


Pour un statut légal des Langues Régionales de France

La préservation de la diversité linguistique et culturelle est un enjeu majeur pour l’humanité. Du fait de l’absence de politique publique, et faute d’un statut légal, nos langues sont particulièrement menacées dans leur transmission et leur développement.

Depuis plus de trente ans les organismes internationaux et européens (Parlement européen, Conseil   de l’Europe, Conférences sur la sécurité et la coopération en Europe, Nations unies, UNESCO) n’ont cessé de rappeler l’importance des langues dans le patrimoine de l’humanité et d’inciter les Etats à prendre des mesures efficaces pour assurer la défense et le développement des langues, spécialement des langues régionales ou minoritaires.

Paradoxalement, la France « Pays des droits de l’Homme », mène depuis trop longtemps, une politique linguistique négative envers les langues autres que le français présente sur son territoire. Aujourd’hui encore, elle refuse de ratifier la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires (1992), elle détourne de son objectif l’article 2 de la Constitution (1992) pour l’utiliser contre les langues régionales.

En pleine conformité avec les textes internationaux et européens nous pensons que :

1) dès lors qu’elles servent de moyen d’expression à des êtres humains, les langues sont égales.
2) la valeur de toutes les langues est identique de même que la dignité des personnes qui les parlent.
3) elles ont toutes, en soi, les mêmes capacités de développement.
4) tous les locuteurs doivent être traités à égalité, avec le droit de recevoir et de transmettre, d’utiliser et de développer leur langue tant dans le domaine privé que dans le domaine public.

En application ces principes, nous revendiquons l’adoption d’un dispositif législatif pour nos langues dans le droit français débouchant sur des politiques linguistiques volontaristes et efficaces sur nos territoires et fixant des objectifs à atteindre :

Médias : Nous voulons la création d’un service public complet de radio et de télévision émettant dans chacune de nos langues.
Nous demandons une aide spécifique accrue pour les opérateurs privés (radios associatives, télévisions, presse, nouveaux médias) qui œuvrent à la diffusion de nos langues.

Création et le développement de la culture : Le soutien à la création dans nos langues c’est une politique spécifique en faveur de l’édition, du théâtre, du spectacle vivant en général, du cinéma et de la musique. La population doit pouvoir découvrir des cultures souvent occultées.

Enseignement : Il faut que chacun puisse choisir s’il le souhaite un enseignement sous des formes diverses : Un enseignement bilingue à parité horaire. Un enseignement en immersion. Les apports de nos langues et cultures doivent être intégrés au socle commun de connaissance. Un enseignement spécifique en direction des adultes, y compris dans le cadre de la formation professionnelle publique et privée. Il s’agit d’une politique d’offre généralisée de la maternelle à l’université ainsi que dans la formation permanente.

Vie publique : Nos langues doivent être présentes dans la vie publique et sociale.
Par exemple : le respect de la toponymie et la mise en place de la signalisation bilingue. L’encouragement à l’utilisation de la langue dans les lieux publics et dans la vie sociale (activités périscolaires, petite enfance…)

Toutes ces demandes ont pour seul but de permettre à ces langues de vivre et à ceux qui le désirent de les utiliser. Ces mesures devront être dotées des moyens humains et financiers pour les satisfaire. Elles seront un encouragement à la transmission familiale de nos langues. Ces demandes s’adressent à l’Etat et aux collectivités Territoriales (Communes, Communautés de Communes, Départements, Régions). Chaque niveau des institutions doit prendre en charge ce qui relève de ses attributions.

Il appartient à l’Etat d’adapter sa législation en conséquence (adaptation de la Constitution, loi spécifique, co-officialité de nos langues dans les territoires qui le demandent  ….)

2008 année des Langues ! pour les Langues de France  aussi !

Signataires :

Anem Òc ! ( Occitan ) Collectif regroupant Institut d'Estudis Occitans, Felibrige, Confédération des écoles Calandreta, Fédération des Enseignants de Langue et Culture d'Oc, Oc-bi, Conselh de la Joventut d'Oc. Contact presse David Grosclaude   IEO : 06 83 01 19 37

Conseil Culturel de Bretagne (Breton)  Fédération regroupant les associations culturelles bretonnes) contacte presse Patrick Malrieu  06 31 80 67 84

Culture et Bilinguisme  d'Alsace et de Moselle/René Schickele-Gesellschaft (alsacien)
 
Euskal Konfederazioa (Basque) Confédération de 50 associations et fédérations oeuvrant pour la langue basque dans tous les domaines : enseignement, médias, culture… Contact presse : Paxkal Indo (président de Seaska fédération des écoles en langue basque) 06 72 95 99 62, Sébastien Castet (porte parole Euskal Konfederazioa) 06 85 40 57 13.

La Federació (Catalan) fédération des associations de promotion de la langue et de la culture catalane.

Lofis , Tikouti, Association des Enseignants certifiés de Créole (AECCR) (Créole de la Réunion)
 
Parlemu Corsu  (Corse) Collectif de personnes de la société civile corse oeuvrant pour la promotion de la langue corse. contact presse : Micheli Leccia : 06 78 65 20 72


FORUM ENDAVANT !
Réflexions sur le mouvement occitan (Kay Wagner)

Le président de l’IEO David Grosclaude m’avait demandé de rédiger des lignes suivantes. Il m’a dit qu’il pourrait être intéressant de connaître la vue de quelqu’un de l’extérieur sur le mouvement occitan. Je ne sais pas ce que valent mes commentaires. A vous de voir si vous y trouvez des choses utiles pour vos réflexions.

J’ai pu collectionner ces quelques impressions de la réalité de l’occitan lors d’un voyage de trois semaines que j’ai effectué à travers l’espace occitan en novembre dernier. A partir de mon vécu, j’ai rédigé un récit de voyage qui cherche encore son éditeur sur le marché germanophone.

Je tiens à exprimer mon espoir qu’avec les lignes qui suivent je ne blesse personne. Il n’est pas mon intention de critiquer d’une manière négative les gens qui m’ont accueilli tous avec des bras ouverts, qui ont consacré leur temps pour me montrer et expliquer ce qui leur semblait intéressant à me montrer ou expliquer. Ils m’ont permis de faire un voyage exceptionnel avec des rencontres très riches. Le mouvement et la cause occitane ont toute ma sympathie. Veuillez garder cela en tête si l’un ou l’autre d’entre vous pourrait peut-être entendre de légères critiques dans ce qui suit. Et voilà que cela commence :

Le mouvement occitan d’aujourd’hui montre des visages différents, parfois contradictoires. Jeune, moderne et plein d’idées d’une part, vieux, résigné et replié sur soi-même d’autre part. C’est un mouvement divisé, fragmenté. Plein d’acteurs différents s’engagent pour leurs propres projets sans créer un mouvement unifié.

A cela s’ajoute le fait que le territoire occitan s’étale sur trois Etats différents. Grâce aux cadres législatifs en Italie et en Catalogne, les acteurs locaux pour la promotion de la langue et la culture occitanes y peuvent réaliser des projets dont on ne peut que rêver en France.

Surtout dans les vallées occitanes en Italie, j’ai été surpris de découvrir un mouvement en pleine effervescence. Cherchez des signes de la langue et la culture vivante dans ces vallées et vous les trouvez facilement. La médiathèque et le musée de l’Espaci Occitan à Dronero, modernes, accueillants, ouverts sur le monde, sont les signes peut-être les plus impressionnants de la bénédiction qu’a été la reconnaissance de la langue occitane par l’Etat italien. Et des jeunes et des vieux se sentent concernés par la cause occitane. Mais cette situation heureuse n’empêche pas les divergences entre les acteurs occitans. La fragmentation dans de groupes différentes qui ne s’apprécient pas les uns et les autres s’y rencontre aussi.

Au Val d’Aran, naturellement, on sent encore plus la vivacité de la langue. Ici on est loin de mépriser l’occitan comme un simple patois à ne surtout pas parler en public. Dans une boulangerie de Vielha, une boulangère déjà bien âgée m’avait montré l’autocollant « Parli Aranés » qui se trouvait sur sa caisse. « L’aranés, c’est notre langue ! » me disait-elle. Quelle fierté exprimée spontanément !
L’administration du Val d’Aran me semble bien conscient des dangers et des problèmes auxquels la langue doit faire face – malgré la situation en quelque sorte paradisiaque dans laquelle se trouve l’occitan dans ce territoire. On cherche à travailler étroitement avec les voisins en France, ce qu’on fait aussi à partir des vallées occitanes en Italie. On essaie à s’entraider malgré des frontières étatiques qui divisent. C’est au moins le cas pour certains acteurs qui s’entendent bien dans les trois pays.

La situation dans l’Occitanie en France est plus nuancée. Dur quotidien pour les acteurs de la langue et la culture occitanes dans le nord. En Auvergne, au Limousin, il faut se dire intellectuellement qu’on est en Occitanie. Le combat pour la survie de la langue est mené par quelques personnes seulement. Je n’ai pas eu le sentiment qu’il y ait un vrai mouvement occitan actif dans le nord. Tout repose sur les épaules de quelques individus parfois hautement motivés. Mais des signes visibles de la culture ou langue occitanes dans les rues de Brive ou Clermont Ferrand ? Allez me les chercher !

En Provence, la langue d’oc fait partie du patrimoine. En général, on ne cherche pas trop à la rendre moderne et apte pour le 21e siècle. Les gens sortent leur provençal encore pendant les festivités. Ils sont conscients que ça existe – ou bien que cela a existé. La langue et la culture d’oc ont du mal a se donner un image de jeunesse et de modernité en Provence.

Côté mouvement, j’ai cru comprendre que la situation y reste difficile. Les groupes qui considèrent que la Provence n’a pas grand-chose à voir avec le reste de l’Occitanie y sont assez présents. Et même si les rivalités d’antan entre le Félibrige et l’IEO semblent être bien terminées, on a encore du mal à sentir la Provence faire partie du mouvement occitan qui a la croix de Toulouse comme symbole.

Ceci sont des impressions générales qui incluent des exceptions. Comme par exemple la médiathèque provençale à Aix ou le milieu musical à Marseille. Mais en Provence, l’héritage mistralien me semble pour beaucoup avoir un effet rétrograde qui ne joue pas en faveur des idées modernes d’un mouvement occitan tourné vers l’avenir.

On sent cette volonté de construire pour l’avenir beaucoup plus dans la partie orientale de l’Occitanie française. Une des signes pour cela était pour moi le fait que j’y ai rencontré plein de jeune gens qui militent pour la cause occitane et qui sont convaincus que leurs efforts sont justes et pas en vains. Radio, festival populaire, jeune chanteur rock, un pub occitan plein à craquer le vendredi à minuit, un jeune de même pas 30 ans qui donne des cours de la langue à des adultes de tous les âges, l’occitan présent dans les rangs des supporters de foot – ceci quelques souvenirs de mon séjour à Toulouse. Preuve que la cause occitane peut mobiliser, peut intéresser des gens, peut être à l’hauteur de son époque.

Mais – et cela était une de mes impressions un peu partout en Occitanie – la motivation de s’intéresser à la langue et de militer pour sa survie est très souvent une motivation purement personnelle. Elle n’est pas une nécessité. Les défendeurs de la cause occitane sont des amateurs de la langue et la culture comme d’autre gens sont des amateurs du japonais, de chevaux ou de livres. Etre occitan ou pas n’est pas un choix qui s’impose. Ce qui fait que beaucoup de gens qui vivent en Occitanie ne se posent même pas la question ou ne voient pas l’utilité de se déclarer occitan. Certes, on peut se poser aussi la question à savoir par quelle nécessité quelqu’un est français, espagnol, italien ou allemand ? Mais puisque ces Etats existent déjà, leurs citoyens n’ont pas à chercher des réponses. On devient automatiquement un ressortissant d’une nation qui existe déjà comme Etat. Au détriment d’un autre choix.

Ces motivations souvent très personnelles pour choisir à s’engager dans le mouvement occitan pourraient en partie expliquer pourquoi le mouvement a tant du mal à s’unifier. A parler d’une voix unie.

Lors de mes rencontres, j’ai entendu plein de réflexions intéressantes, des idées séduisantes pour l’avenir de l’Occitanie. Au niveau politique, culturelle, linguistique. Mais j’ai aussi senti qu’il y a des rivalités au sein des occitans qui empêchent à mieux fédérer les forces. Laissez-moi comparer cette situation avec la situation actuelle du parti socialiste en France. Tellement de têtes différentes rivalisent pour devenir numéro un du parti que le programme commun de cette formation politique en souffre énormément. C’est un peu pareil pour le mouvement occitan. Trop de gens pensent que c’est seulement par leurs idées que peut arriver le salut de l’Occitanie. De cela résultent ou des querelles inutiles ou le fait que chacun continue sa route sans chercher à unir ses forces avec les autres.

Il paraît que le rassemblement à Béziers de l’an dernier a pu surmonter pas mal de clivages entre de différents courants. A mon avis c’est sur ce chemin là où le mouvement occitan faudrait continuer à s’engager davantage dans le futur.

Bruxelles, le 18 mars 2008

Contact : Kay Wagner / Rue Père de Deken 11 / B – 1040 Bruxelles / E-mail :
kaywagner@gmx.de



FORUM ENDAVANT !
Texte pour Anem ! Òc ! (Coleta Millet - antropològa)

On m’a demandé, en tant que personne extérieure au mouvement occitan mais le connaissant suffisamment bien– je suis doctorante en anthropologie à Bordeaux et travaille sur l’occitanisme (plus particulièrement en Béarn) – d’écrire un texte exposant les points forts et les points faibles de celui-ci. J’ai pris le parti de ne pas rédiger un texte académique mais de l’ancrer plutôt dans du concret, expériences vécues ou observées sur le terrain, je n’entends donner ni leçons ni recettes mais plutôt susciter la réflexion à partir de ce vécu, certes de « l’extérieur » mais toutefois très attentif.

Les points forts

S’ils sont toujours plus faciles à repérer, même de l’intérieur, il n’est jamais inutile de les souligner… Je listerai donc, dans le désordre :


la qualité et la rigueur du travail de recherche : linguistique, littérature, collectage…
la richesse du tissu associatif (danse, musique, langue, théâtre, enseignement…) et sa convivialité
la diversité des productions littéraires et musicales qui sont actuellement certainement moins perçues « pour » l’occitan qu’« en » occitan, ce qui leur confère un tout autre statut. (cf Jeanjean sur la professionnalisation des musiciens par exemple)
le pragmatisme (nouvelle référence à Jeanjean) qui semble par exemple s’affirmer et autoriser l’amorce de politiques linguistiques, qui amène à collaborer avec les élus, dans le partage des compétences : culturelles pour les militants, politiques pour les élus.
La qualité et l’intensité de l’engagement que je qualifierai de « total », de certains militants (si on m’autorise une considération plus personnelle, son exemplarité a toute mon admiration !)


Et les points faibles…

L’intérêt d’un point de vue extérieur se situe bien évidemment dans la critique. Je vais donc essayer de considérer la tâche non comme ingrate mais comme utile. J’ai posé comme postulat de départ que l’objectif était d’atteindre un public beaucoup plus large. Pour démarrer en douceur, j’irai du côté des « lieux communs » :
le faible « investissement » dans le domaine sportif
La critique vient de l’intérieur (entretiens auprès notamment de jeunes militants) et n’a rien de nouveau, les querelles de personnes (sans doute normales et tout à fait humaines !) « débordent » sur la scène publique devenant alors contre-productives. L’exemple des Basques qui se présentent unis pour revendiquer est souvent cité. Mais sans doute le ralliement consensuel autour de la défense de la langue à Béziers marque-t-il une réelle et positive évolution…

Ensuite, la diversité des sensibilités qui mérite débat « en interne » et fait toute la richesse d’un milieu associatif est certainement à réserver aux « initiés » : elle nuit à la visibilité de l’occitanisme, déjà desservi par, pour prendre un exemple en Béarn, le fait que la langue ait quatre noms différents ! (patois, béarnais, gascon, occitan). Une connaissance, qui apprend actuellement l’occitan, a vu un reportage sur le Val d’Aran et m’a avoué n’avoir pas compris que la langue s’appelle l’aranais, le gascon, l’occitan… ce qui pose la question du « grand public » ou de comment lui faire comprendre enfin et de façon claire ce qu’est une langue dialectisée.

« L’entre soi »

C’est sans doute l’une des plus grandes faiblesses actuelles de l’occitanisme, d’autant plus qu’elle semble ne pas être perçue. Quelques exemples permettront de l’illustrer. Ils mettront en évidence un fonctionnement « entre soi », la méconnaissance de l’existence d’un public potentiel, des problèmes de communication envers celui-ci, la difficulté de captation de sympathies pour la diversité culturelle.

Même si cela peut paraître anecdotique, la manière de saluer un inconnu, même dans des lieux éminemment militants (comme les manifestations de Carcassonne et Béziers), sera quasi systématiquement un « bonjour » et non un « adishatz », ce qui donne à penser que ce dernier n’est pas une signe de reconnaissance mais de connaissance. Une réunion pour créer un ostau m’a donné ce même sentiment : très vite il est apparu que c’était surtout se doter d’un lieu pour militants; une discussion sur l’éventualité d’y donner des cours a fait apparaître le « public imaginé » : jeune et militant or, dans mon seul entourage, une dizaine de personnes (pas spécialement jeunes, pas du tout militantes) se sont montrées enthousiastes à cette idée quand je les ai contactées.

S’il y a des raisons « historiques » à cet entre soi, ce n’est pas le lieu ici pour les évoquer ; seules ses conséquences seront examinées. Les occitanistes ont su développer une bonne communication « interne », en réseau : structures fédérales d’associations, utilisation d’Internet, presse, rassemblement à Rodez par exemple… mais le circuit semble fermé. Prenons l’exemple des éditions de l’IEO. Je n’en connais l’existence que parce que je travaille sur l’occitanisme et circule dans des lieux militants. Difficile d’en trouver trace dans une des plus grandes librairies indépendantes françaises (Mollat). Reste le site Internet. Je consulte le catalogue « essais » et clique sur « détails » : il n’y a même pas un résumé et le prix dissuasif (autour de 38 euros !) ne m’engage pas à prendre un risque ! De plus, il ne m’a pas semblé qu’il y ait des ouvrages de « vulgarisation », à destination en tout cas d’un public non initié. L’émission sur FR3 Aquitaine Punt de vista pose des problèmes similaires. Récemment une amie me dit l’avoir regardée par hasard et m’explique qu’à la fin, elle a pensé : « Ce n’est pas pour moi ! » parce qu’elle a considéré que c’était une émission pour militants. Ce n’est en effet pas une émission d’actualité en occitan mais pour parler de l’actualité occitane : les invités sont le plus souvent occitanistes, les sujets (carnaval biarnès, calandreta….) également. La marge entre socialisation de la langue et socialisation du militantisme est non négligeable.

Un exemple très concret : Hestiv’oc (Pau). Le choix de cet exemple tient au fait que je connais plus particulièrement ce festival pour y avoir travaillé comme bénévole durant les trois premières éditions. Ce n’est pas en tant « qu’actionnaire » de celui-ci que j’en parle (je ne le suis pas) mais car cette expérience m’a permis d’observer de l’intérieur le contraste insoupçonné entre le fonctionnement des organisateurs et celui des militants.

Pour présenter sommairement Hestiv’oc, le projet était d’organiser à Pau une fête digne de celles des autres villes du sud-ouest. Les organisateurs (non occitanistes ou occitanophones pour la plupart) ont souhaité promouvoir de façon large les musiques du sud. De par la composition de l’équipe et les réseaux de chacun, ils ont su (pu) mobiliser des acteurs économiques (commerçants, CCI, sponsors…) et leurs compétences organisationnelles et en marketing (budget de la première édition : 200 000 euros)… Ils ont « vu grand » dès le départ avec une organisation assez professionnelle et le public a largement répondu présent.

Lors de la soirée d’ouverture de la première édition, un militant occitaniste me confiait, étonné : « Y a du monde ! Je venais par militantisme, en pensant qu’il n’y aurait pas un chat ! » Des associations occitanes ont participé mais en flagrant décalage avec l’esprit du festival : panneaux d’information avec des collages hétéroclites, tente avec des prospectus, sans animation, livrets de chants tombés du ciel, déposés sur le comptoir de la buvette de l’organisation (et vite relégués au fond de celle-ci), parents de calandreta faisant une vente déambulatoire de tee-shirts pour la manifestation de Carcassonne dont seuls les occitanistes avaient entendu parler, etc. De manière criante, la rencontre avec le « grand public » n’a pas eu lieu. Il peut sembler dur de décrier l’amateurisme du milieu associatif, j’en ai conscience. Mais si l’on se place du point de vue des objectifs comme promouvoir la production culturelle et sensibiliser un public plus large, il faut bien admettre que les recettes qui fonctionnent avec des militants ( « vendre » (au sens large) des produits dont la présentation est parfois médiocre, qu’ils vont acheter par militantisme et connaissance du contenu par exemple) sont inadaptées aux autres. C’est d’ailleurs une erreur de penser « vendre » du militantisme (la provocation est volontaire).

Je n’insinue pas pour autant que les dimensions : « amateur et bénévole » doivent disparaître, bien au contraire, mais m’appuyant sur les déclarations d’un éditeur occitan par exemple, qui m’a expliqué que ce public était exigeant et n’achetait que des produits attrayants, bien présentés ou celles d’artistes professionnels, je voudrais souligner l’incapacité à communiquer avec celui-ci et le manque de réflexion sur comment l’approcher autrement que par une démarche militante. Plus largement, il y a une démarche qui attend que le public vienne au lieu d’aller le chercher « en douceur » : c’est en ce sens que j’écrivais ci-dessus qu’on ne vend pas du militantisme : une approche trop nettement militante provoque souvent des réactions défensives (cf exemple cité par rapport à Punt de vista…). C’est d’ailleurs là qu’a été le succès des organisateurs : militer avant tout pour la fête autour des musiques du sud.

Certains objecteront que la langue n’était pas assez présente ou que cela manquait justement de militantisme… Et alors ? L’essentiel était ailleurs. Les éditions suivantes ont montré une meilleure collaboration entre organisateurs et milieu occitan : compétences économiques et organisationnelles pour les uns, culturelles pour les autres (signalisation bilingue sur le site, théâtre et contes en plus de la musique, les Comelodians sont plus convaincants jouant sur scène que … tractant sur la table d’un stand…)

Cette dernière remarque en amène une autre : elle concerne le « savoir-faire » et le « savoir-déléguer », ce partage des compétences déjà à l’œuvre avec les élus pour les prémisses des politiques linguistiques permet de se consacrer aux domaines où on est fort : activités associatives, créations culturelles et de déléguer là où on est faible. Une autre piste réside dans la professionnalisation, déjà en cours :( il ne s’agit pas bien évidemment d’y perdre son âme et de sombrer sans vergonha dans la grande distribution) aux associatifs le fond, les orientations, le contenu, aux professionnels des compétences en marketing, communication…

L’importance des différences d’approche, d’entrée, de degrés…

La qualité et la rigueur de la recherche, soulignées plus haut, l’extrême érudition de certains, ont tendance à générer l’idée que seules la langue, orale et écrite et les activités qui en découlent sont « nobles ». D’où les critiques fréquentes et teintées d’un certain mépris envers par exemple les manifestations qui connaissent quelque succès populaire : Carnaval biarnès, Hestiv’oc, Nadau… Or la langue (son apprentissage, sa maîtrise) n’est pas l’entrée la plus facile. J’ai rencontré des personnes qui y sont venues après (et non en première intention) leur entrée dans le milieu associatif (musique, danse…) ce qui pose la question suivante : la langue est-elle « la » culture ou seulement un de ses aspects (même essentiel) ? Peut-on être occitan sans ou avant de parler la langue ? C’est une réelle question à laquelle je n’ai bien évidemment pas de réponse même s’il me semble clair qu’un écrivain ou un chanteur occitans ne peuvent que s’exprimer en occitan.

Peut-être que des observations faites lors de ma maîtrise (2002) sur une calandreta béarnaise permettront-elles de mieux éclairer mon propos. J’avais remarqué que les « nouveaux » parents tenaient un discours différent de celui des « anciens » notamment sur les raisons de l’inscription de leur enfant à calandreta : si les arguments relatifs à la pédagogie et à la qualité de l’accueil primaient pour les premiers, il y avait un réel désaccord avec ceux des « anciens » qui insistaient sur la langue et la culture. J’y avais vu, à tort, une dérive possible, presque inquiétante, pour l’avenir du projet de calandreta. Or, avec du recul, revoyant certains parents deux ou trois ans plus tard et notant l’évolution de leur discours, j’ai compris qu’une des grandes forces de calandreta, confrontée à des réalités, notamment économiques, compliquées c’était d’accepter par pragmatisme (besoin d’avoir des effectifs en progression…) des parents à l’origine d’abord consommateurs de pédagogie institutionnelle et de les socialiser « en douceur » au discours militant. Cette tolérance permettait, dès le départ, de ne pas se dire « c’est trop militant pour moi » ou jugements de cet ordre.

Si la rigueur est nécessaire, la vulgarisation, la diffusion d’un discours clair pour un public plus large, qui existe et a des attentes, paraît nécessaire pour que le mouvement occitan ne reste pas le mouvement de quelques intellectuels…